prof.  Fabrice Blée
Théologie - Université Saint-Paul
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                  • Collection «Spiritualités en dialogue»>
                    • Description
                      • 1. Le Désert de l'altérité (2004)
                        • 2. Hors de l'Église, plein de salut (2004)
                          • 3. L'Esprit est Amérindien (2004)
                            • 4. Le Cosmos dansant (2005)
                              • 5. Chemins de paix (2005)
                                • 6. À la rencontre de l'Islam (2006)
                                  • 7. Échos infinis du silence (2006)
                                    • 8. Dans la forge du maître Hakuin (2007)
                                      • 9. Vivre à l'interculturel (2007)
                                    • Filmographie
                                      • De l'obscurité à la lumière (2009)
                                        • Cérémonie du thé (2001)
                                        • Congrès/débats
                                          • Débat sur le film « Des hommes et des dieux »
                                            • Swami Abhishiktananda (Kullitalai, Inde / 2010)
                                              • Dialogue interreligieux. Défis et perspectives (Ottawa / 2010)
                                                • Henri Le Saux (1910-2010). Un moine bénédictin à la rencontre de l'hindouisme (Bretagne, France / 2010)
                                                  • Swami Abhishiktananda. Sa signification pour aujourd'hui (Kullitalai, Inde / 2010)
                                                    • Assises pastorales européennes (Bruxelles, Belgique / 2009-2006-1999)
                                                      • La mystique démystifée (Ottawa, Canada / 2009)>
                                                        • Accueil
                                                          • Colloque (3-6 juin 2009)>
                                                            • Rétrospective en images>
                                                              • Mots d'ouverture
                                                                • Partie I - Conférence d'ouverture
                                                                  • Partie II - Raisons historiques d'une rencontre difficile
                                                                    • Partie III - Pour un renouveau mystique et contemplatif au sein du christianisme
                                                                      • Intermède artistique 1
                                                                        • Partie IV - A propos de l'expérience d'intériorité
                                                                          • Partie V - Approches interdisciplinaires
                                                                            • Intermède artistique 2
                                                                              • Film de Jean-Daniel Lafond - Folle de Dieu
                                                                                • Partie VI - Conférences de clôture
                                                                                  • Mots de clôture
                                                                                  • Publications
                                                                                    • Équipe organisatrice et remerciements
                                                                                      • Conférenciers(ères)
                                                                                        • Dépliant publicitaire
                                                                                          • Programme détaillé
                                                                                            • Évaluation et commentaires
                                                                                            • Forum>
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                                                                                                      • Le Québec à l'heure de la mondialisation (Goa, Inde / 2007)
                                                                                                        • World's Religions after September 11 (Montréal, Canada / 2006)
                                                                                                          • Theological Reflection on Interreligious Monastic Dialogue (Rome, Italie / 2001)
                                                                                                          • USP
                                                                                                            • Profil et coordonnées
                                                                                                              • Theoforum - Recensions
                                                                                                                • Cours>
                                                                                                                  • THO 1306 - Exploring the Sacred
                                                                                                                    • THO 2572 - Spiritualité chrétienne du dialogue interreligieux>
                                                                                                                      • Henri Le Saux
                                                                                                                      • THO 3568 - Spiritualité chrétienne
                                                                                                                        • THO 6766 - Histoire des traditions spirituelles: La controverse du quiétisme et ses implications pour aujourd'hui
                                                                                                                          • THO 7599 - Dynamique de la foi
                                                                                                                        • Méditation

                                                                                                                        Débat sur le film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux
                                                                                                                        par l'Ambassade de France au Canada

                                                                                                                        Picture
                                                                                                                        L’ambassade de France au Canada fut heureuse d’inviter tous les étudiants de la région de la capitale nationale à l’avant-première du film Des Hommes et des Dieux, de Xavier Beauvois, César du Meilleur Film 2011, avec Lambert Wilson et Michael Lonsdale, le 2 mars 2011 au Cinéma ByTowne à Ottawa.

                                                                                                                        La projection du film fut suivie d’un débat autour du langage cinématographique du réalisateur
                                                                                                                        Xavier Beauvois et des questions d’éthique et de dialogue des cultures et des religions.

                                                                                                                        L’animateur du débat, Paul Wells, est chroniqueur pour la revue Maclean’s. Il fut accompagné de deux intervenants : Fabrice Blée, professeur à l’université de Saint-Paul, pour "Théologie et Spiritualité du dialogue inter-religieux" et Malini Guha, professeur à l’université de Carleton, pour "Études des films et de la télévision".
                                                                                                                        http://www.ambafrance-ca.org/spip.php?article3885


                                                                                                                        Présentation de Fabrice Blée



                                                                                                                        I’m grateful to the French Embassy, and especially to Erika Denis, for inviting me to be part of a debate about this wonderful movie.

                                                                                                                        There is, of course, a lot to say about the life and message of the Thibirine monks.

                                                                                                                        In this brief presentation, I’ll ask only one question: how can we explain the success of this movie? In order to start answering this question, I’ll expose some elements that we could, if you wish, develop together and discuss.

                                                                                                                        Le succès de ce film est indéniable : 3 millions d’entrées en France; et ce matin, l’équipe de Bernier et Compagnie à Radio-Canada me faisait savoir que tout indique que le film va faire un tabac aussi dans la région de l’Outaouais et au Québec.

                                                                                                                        Ici comme en France les gens éprouvent le besoin de parler du film; l’œuvre de Xavier Beauvois pousse à la réflexion et au partage… et cela est sans doute la marque d’un grand film.

                                                                                                                        Pourquoi donc ce succès, pourquoi cet effet même sur des gens sans religion, sans pratiques religieuses? Pourquoi ce succès dans une société pas ou peu intéressée à la vie monastique? Je propose cinq éléments de réponse :

                                                                                                                        Picture

                                                                                                                        1. Le meilleur du christianisme

                                                                                                                        Le réalisateur montre le meilleur du christianisme, un christianisme ouvert aux autres, axé sur l’amour inconditionnel, le don de soi et la réflexion sur la condition humaine…

                                                                                                                        Avec ce film, on retourne aux grandes valeurs de l’expérience évangélique. Le public a besoin qu’on lui parle de spiritualité sans dogmatisme, sans moralisme, sans ritualisme, sans prosélytisme. Xavier Beauvois n’impose rien, il se contente de nous renvoyer à nous-mêmes.


                                                                                                                        2. Il ne fait pas de grands discours, il montre une expérience


                                                                                                                        Le réalisateur ne met pas en scène des idées ou des doctrines, mais une vie vécue dans la simplicité, une vie pleine d’humanité; il met en scène l’expérience que des hommes ont de la condition humaine et du dépassement de soi.

                                                                                                                        Et cette expérience commence avec celle des acteurs eux-mêmes auxquels Xavier Beauvois a demandé de vivre avec des moines cisterciens, de chanter ensemble, de faire communauté, et ce, avant même le tournage. Une synergie s’est donc créée entre les acteurs, et cela a sans doute contribué à rendre la densité de la vie et la profondeur du message des moines encore plus palpables.


                                                                                                                        3. La profondeur des thèmes abordés en réaction à une société matérialiste


                                                                                                                        Le succès de ce film vient aussi du fait qu’il contraste avec les valeurs dominantes de la société. Cette œuvre est à l’opposé de ce à quoi on est habitué au cinéma; rien à voir avec le standard des superproductions. Ici pas d’effets spéciaux, pas de glamour, pas de musique ou a de très rares occasions, mais un rythme lent… Le réalisateur se contente de mettre en scène la vie quotidienne des moines, leur rapport à Dieu et aux autres, également et surtout leur sentiment face à leur propre mort.

                                                                                                                        Xavier Beauvois ne s’intéresse pas à l’exactitude des faits historiques; il ne cherche pas à savoir qui sont les auteurs du massacre.  

                                                                                                                        Ce qui l’intéresse en revanche c’est l’esprit dans lequel vivaient les moines.

                                                                                                                        Ce qui l’intéresse, c’est d’en montrer la sainteté ancrée dans la fragilité humaine.

                                                                                                                        Ce qui l’intéresse, c’est de mettre en scène le silence autour des comportements, des mots et des paroles échangés, des amitiés, des angoisses et des espoirs face à l’inéluctable, face à la fatalité. Et c’est dans ce silence lourd de sens mis en images, qui renvoie au cœur de la vie monastique, à savoir le renoncement et l’esprit de pauvreté, que ressort toute l’humanité du film.

                                                                                                                                    Le moine, et le spectateur avec lui, est renvoyé à sa condition humaine, à ses forces et à ses faiblesses, à la précarité de la vie, au but de la vie, au rôle de l’engagement, du courage, de la fraternité, de la foi… à ce que signifie une vie réussie.

                                                                                                                        La société ambiante nous dit que le bonheur réside dans les choses qu’on possède, les moines nous disent qu’il se situe dans le courage de suivre son élan intérieur, d’être fidèle à ses aspirations les plus profondes.

                                                                                                                                    La société de consommation nous apprend à agir pour notre intérêt personnel (cela est vrai autant au plan matériel que spirituel), les moines nous invitent à la gratuité.

                                                                                                                                    La société veut faire de nous des immortels, vivre le plus longtemps possible, les moines nous convient à vivre l’éternité dans l’instant présent en aimant pleinement, sans s’inquiéter du lendemain.


                                                                                                                        4. Deux peuples liés par l’histoire attendent encore de se réconcilier


                                                                                                                        Le quatrième point se rapporte au contexte français; 3 millions d’entrées en France, c’est énorme. Ce succès s’explique en partie, je crois, par une situation spécifiquement française, à savoir que dans ce pays deux peuples intimement liés par l’histoire (Français et Algériens) attendent encore de se réconcilier.

                                                                                                                        La guerre d’Algérie demeure dans les consciences comme une histoire traumatisante, laissant des blessures profondes. Dans ce contexte, ce film nous présente l’histoire d’une réconciliation possible, l’espoir d’une fraternité entre deux peuples, deux religions, l’espoir d’une appréciation mutuelle qui attend encore de se vivre plus largement.

                                                                                                                        Français et Algériens se côtoient depuis longtemps, mais au fond ils se connaissent très peu, une situation qui laisse le plus souvent la place à la peur et à la suspicion. Les moines de Tibhirine témoignent de la possibilité  de surmonter cette peur et cette suspicion.


                                                                                                                        5. Le dialogue interreligieux comme héritage des moines


                                                                                                                        Enfin, si la vie des moines de Tibhirine est un message d’espoir pour tous, cela vient aussi de leur respect des autres religions et cultures, de leur amour pour les autres croyants, les musulmans dans ce cas-ci, plus généralement pour tous ceux qui vivent et prient autrement.

                                                                                                                        Les moines de Tibhirine ne sont pas les premiers moines à s’être engagés dans un dialogue vrai avec les autres croyants. En fait, ils font partie de ce grand mouvement pour le dialogue, sans doute l’un des plus importants, celui du dialogue interreligieux monastique qui a débuté à la fin des années 70 regroupant toute la famille bénédictine; un mouvement qui repose sur des pionniers comme Henri Le Saux, Thomas Merton et Bede Griffiths.

                                                                                                                        Pour ceux que cette histoire intéresse, j’ai écrit un livre à ce sujet et qui s’intitule Le désert de l’altérité, qui va paraître en anglais très bientôt sous le titre The Third Desert. The story of Monastic Interreligious Dialogue.

                                                                                                                        Les moines étaient en dialogue constant avec les villageois musulmans. Leur dialogue n’était pas d’abord intellectuel, mais vécu au niveau de la vie et de l’expérience religieuse. Les moines participaient aux fêtes musulmanes et les villageois se rendaient au monastère pour prendre part aux fêtes chrétiennes.

                                                                                                                        En outre, (cela n’a pas été montré dans le film) les moines avaient des rencontres régulières avec des soufis (formant ainsi une communauté de dialogue : Rîbat el salam – le lien de la paix), avec lesquels ils partageaient leur expérience de Dieu et échangeaient sur des thèmes existentiels comme la mort ou la pauvreté.

                                                                                                                        L’hospitalité était au cœur de leur dialogue. Recevoir mais aussi être reçu chez l’autre. Leur démarche n’avait rien de stratégique. Dans leurs échanges avec les musulmans, les moines ne cherchaient pas à convertir qui que ce soit à leur religion, mais à rendre possible une compréhension mutuelle et le respect des différences. Leur motivation : montrer qu’il est possible de s’aimer, de s’entraider et de vivre et de prier en ensemble tout en assumant sa différence culturelle, spirituelle et religieuse.

                                                                                                                        Au cœur de ce dialogue, il y a cette force qui fait que l’amour appelle l’amour, que le don de soi appelle le don de soi.

                                                                                                                                    Cela est incarné par l’exemple de Christian de Chergé lui-même qui a donné sa vie à l’Algérie, aux Algériens après que son ami musulman, Muhammad, garde Champêtre, se soit interposé au prix de sa vie entre lui et un membre du FLN. C’était à l’époque de la guerre d’Algérie; Christian était soldat. Sur cet événement décisif quant à sa conversion et à sa présence en Algérie, Christian a écrit :

                                                                                                                        «Dans le sang de cet ami, assassiné pour n’avoir pas voulu pactiser avec la haine, j’ai su que mon appel à suivre le Christ devait se vivre tôt ou tard dans ce pays même où m’avait été donné le gage de l’amour le plus grand.»

                                                                                                                        Le don de soi appelle le don de soi. Voici un autre exemple… C’est vrai aussi de cette musulmane, villageoise proche des moines de Tibhirine, qui accepte de parler à un journaliste français après l’enlèvement des moines, malgré le risque que cela représente pour elle; elle se confie:

                                                                                                                        «ces moines vont peut-être mourir simplement parce qu’ils n’ont pas voulu partir et nous abandonner; Alors je peux bien prendre un risque pour des chrétiens.»

                                                                                                                        En bref, pour ces moines, la relation à l’autre croyant n’est pas une menace à leur foi mais le lieu privilégié de son expression. Pour eux, le courage n’est pas d’écraser son ennemi, mais de l’aimer et de le comprendre… et ce courage s’enracine dans une présence d’amour qui nous dépasse et nous unit à tout le vivant, une présence dont personne par ailleurs n’a le monopole!


                                                                                                                        Pour terminer, je dirais ceci : Ce film montre, à travers le cas singulier des moines de Thibirine, que l’aspiration à la liberté, à l’authenticité, au dépassement de soi et à l’amour est ancrée au plus profond de l’humain et qu’il continue de résonner dans le cœur des hommes et des femmes d’aujourd’hui comme en témoignent par exemple les événements de ces dernières semaines en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

                                                                                                                        Quand on a demandé à Xavier Beauvois de résumer son film en trois mots, il a répondu : « liberté, égalité, fraternité ». S’il y a un message que je devais retenir de ce film : d’un côté, au-delà des grands discours, les moines nous invitent à faire de cette devise une règle de vie au quotidien. De l’autre, par son succès, ce film est un indice parmi d’autres que le monde dans lequel on vit change, que des forces vives sont en train d’émerger pour plus de paix, pour une nouvelle façon de vivre ensemble.

                                                                                                                        Je laisse le dernier mot à Christian de Chergé en citant la fin de son Testament où il s’adresse à son bourreau éventuel, en insistant sur l’importance d’aimer son ennemi :

                                                                                                                        «Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux, ce merci, et cet ‘à-Dieu’ envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. Amen! Inch’ Allah!»